J’ai lu « Rien ne s’oppose à la nuit »

delphine-vigan rien ne s'oppose à la nuitÇa faisait déjà pas mal de temps que ce livre de Delphine de Vigan me faisait de l’oeil. En premier lieu parce que j’ai beaucoup aimé « No et moi » un de ces précédent ouvrage et parce que la couverture, le titre et l’histoire m’attiraient comme un aimant. Mais à chaque fois en relisant la quatrième de couv je me disais que ce n’étais pas une bonne idée. Une sorte de pressentiment en lisant le mot « mère ». A chaque fois que je l’ai eu dans les mains je l’ai reposé pour choisir des titres beaucoup plus léger.

Puis lors de mon séjour en Bretagne, bloqué dans un livre de James Ellroy sans possibilité de dépasser la page 63, chose qui m’a énormément frustré étant donné que j’accroche avec cet auteur habituellement, je me suis retrouvé sans lecture (à part un vieux Télé-Loisirs de Mars 1998 rescapé que dis-je survivant du panier à journaux de la location de vacances).

Je suis donc allée me ravitailler en lecture en achetant quatre bouquins dont deux de Delphine De Vigan. Et j’ai entamé « Rien ne s’oppose à la nuit ».

Quatrième de couverture :

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts et le retentissement du désastre.

Aujourd’hui je sais qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe et celui du silence.

Dans ce récit Delphine De Vigan retrace la vie de Lucile, sa mère. Projet qui a vu le jour après le suicide de cette dernière à l’âge de 61 ans.

La première partie évoque l’enfance de Lucile et de sa famille. Famille qui a une histoire forte. Vivante, bruyante, joyeuse en apparence mais beaucoup plus sombre pourtant, que le laisse supposer ce vernis d’exaltation qui semble se dégager en permanence dans ce foyer.  Le drame des décès de trois des frères de la fratrie au cours des années ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de cette famille.

L’auteur évoque régulièrement tout aux long des pages son expérience et son ressenti dans ce délicat travail d’écriture sur sa mère.

La façon dont elle a procédé, par exemple pour raconter les jeunes années de Lucile en recueillant témoignages de ses oncles et tantes, amis de la famille et cassettes audios des mémoires de son grand-père. Elle évoque aussi son état moral et psychologique tout au long de l’écriture de ce livre où elle doit se replonger dans des moments qui peuvent la mettre elle-même en détresse devant ce passé lourd à porter.

Puis la seconde et troisième partie concerne la vie d’adulte de Lucile. Le moment où la maladie mentale s’installe, comment celle-ci l’éloigne de ses enfants et de sa propre vie. Puis sa renaissance le temps de quelques années.

La façon dont la maladie a pris toute la place dans la vie de Lucile et dans celle de ses filles, comment les unes et les autres ont vécu, ont survécu. Comment Lucile, elle-même a lutté, lâché, été complètement ensevelie par ces années où la maladie mentale a pris possession de sa vie.

J’ai été complètement bouleversé par ce livre. Je me suis pris une claque. C’est la première fois que je termine un livre malade. Physiquement malade. En plus des larmes. Parce qu’il réveille en moi une partie de ma propre histoire familiale. A travers ce livre je me dis, que peut-être, j’ai, en quelque sorte, les explications que je n’aurais jamais, sur ce que j’ai vécu dans ma propre famille avec ma propre mère. J’apprends à pardonner grâce l’histoire d’une autre. C’est un sentiment tellement étrange.

Mais ça y est je parle de moi et ce n’est pas l’objet de cet article (narcissique un jour, narcissique toujours bordel!)

Ce livre est tout simplement passionnant. On entre au coeur d’une famille et découvre son histoire, l’atmosphère de chaque lieu, chaque époque, chaque ambiance est merveilleusement retranscrite. De plus cette famille est d’une complexité, d’une ambivalence, d’un tel paradoxe… c’est fascinant. L’histoire est bien évidemment celle de Lucile mais chaque personnage, même celui n’apparaissant que pour quelques lignes n’est jamais bâclé, sa description le fait vivre dans le texte même pour quelques secondes de lecture.

Pour vous dire lorsque j’ai choisis les extraits que j’allais poster je me suis torturée, en même temps je voulais y mettre les passages qui ont le plus marqué ma lecture mais sans cesse je me demandais « mais Lucile, est-ce que je ne mets pas uniquement les passages les plus durs sur elle? si jamais quelqu’un lis ce post et pas le bouquin après est-ce qu’il va comprendre que Lucile est aussi quelqu’un qui a aimé ses enfants, qu’elle a fait des choix courageux, qu’elle a tenu tellement d’années avant de choisir de partir? » Je pense que cela montre combien cette lecture a été intense, que j’ai lu ce livre merveilleusement bien écrit dans la souffrance, que du coup peut-être mon avis est faussé, que les dés sont pipés par mon identification à l’auteur en tant que fille.

Mais croyez-moi c’est un livre fort, fantastique, qui reste longtemps en vous après l’avoir refermé (pardon mais j’ai toujours eu envie d’écrire cette phrase). En revanche si vous vous sentez fragile en ce moment, un peu déprime par l’hiver qui arrive. Fuyez! Courez! Et attendez le Printemps!

Quant à moi je m’en vais lire un livre policier avec un tueur en série qui profite de l’été à Perpignan pour commettre quelques méfaits, ça va me détendre!

Quelques Extraits :

« La possibilité de la mort (ou plutôt la conscience que la mort pouvait surgir à n’importe quel moment) entra dans la vie de Lucile au cours de l’été 1954, à la veille de ses 8 ans. Désormais, l’idée de la mort ferait partie de Lucile, une faille, ou plutôt une empreinte, indélébile, comme plus tard la montre ronde aux traits épais qu’elle ferait tatouer à son poignet. »

« Lorsque ses parents annoncèrent qu’ils étaient invités à Londres par l’un des clients de Georges et qu’ils y partaient pour le week-end, Lucile accueillit la nouvelle comme l’imminence d’un tremblement de terre. Un week-end entier. Ce temps lui semblait infranchissable et l’idée qu’un accident grave puisse surgir en l’absence de Liane et George comprima sa respiration. Pendant quelques minutes, Lucile regarda dans le vague, absorbée par les visions d’horreur qu’elle ne pouvait chasser, chutes, chocs, brûlures, concernant tour à tour chacun de ses frères et soeurs, avant de se voir elle-même glisser sous le métro. Elle perçut soudain combien ils étaient vulnérable, combien leur vie au fond ne tenait qu’a un fil, à un pas inattentif, une seconde de moins ou de trop. »

« Comment Liane et Georges, alors qu’ils ont perdu quelques temps plus tôt un enfant de manière accidentelle, peuvent-ils partir si loin en laissant sans surveillance des enfants si jeunes? Par quelle insouciance et inconscience entreprennent-ils ce voyage? Cela me sidère. Bien sûr j’observe cette anecdote à travers le prisme de l’époque dans laquelle je vis. Bien sûr, j’ai aujourd’hui une idée assez flou de ce à quoi pouvait ressembler le Paris des années 50, et quel peut être le degré de maturité d’une enfant de 11 ans, aînée d’une fratrie de 7 enfants.

J’examine les faits de là où je me trouve, avec cette peur contre laquelle je lutte sans cesse qu’il arrive quelque chose à mes enfants (peur qui est plutôt supérieur à la moyenne, je dois l’admettre, et dont je sais qu’elle n’est pas sans lien avec l’histoire de la famille). »

 » « La rue de Maubeuge » est ce mélange d’insouciance et d’insécurité, dont ils évoqueront avec nostalgie les repas roboratifs fabriqués à partir de rien, les couches lavées à la main, les draps souillés par les pipis au lit, cette table ouverte aux amis d’un soir ou de toujours (partout où il passe, dès qu’il entre dans une gare ou s’arrête dans un restaurant, Georges rencontre des gens qu’il invite à dîner), ces discutions tardives et ces projets impatients. Parmi ce défilé perpétuel les voisins du dessous, les voisins du dessus, des jeunes filles au pair, des journalistes en herbe ou confirmés, des artistes de cabarets, le jeune frère de Georges, les soeurs et les beaux-frères de Liane, Gilberte Pasquier qui a épousé un aiguilleur du ciel, Pierre Dac et Francis Blanche. »

« Au cours des années 70, Yerres fut pour nous le commencement d’une vie nouvelle, dans mon souvenir entouré d’un halo étrange et lumineux. Lucile et Tibère peignirent le parquet en blanc et les matelas posés à même le sol qui faisait office de canapés, furent teint en vert. Peu à peu notre pavillon fut envahi d’un bordel joyeux et incalculable, à l’image de notre mode de vie, dont les rares interdictions relevaient davantage de la météo ou de l’humeur que du savoir-vivre. »

« Lucile ne supportait plus le bruit incessant de la rue, des souris qui envahissaient la cuisine dès que nous avions le dos tourné, les rats aussi gros que des lapins qui s’agitaient toute la nuit dans les poubelles. Lucile s’isolait dans un monde de plus en plus opaque, où la poudre succéda parfois aux volutes de fumées. »

« Lucile non plus n’a rien oublié de ce jour de janvier 1980 lorqu’elle écrit :

Ce jour ma vie a basculé de manière irréversible. Je prends des vessies pour des lanternes et, les enfants du bon dieu pour des canards sauvages. Je ne fais plus la part du réel et de l’imaginaire. Je vais passer 48 heures en enfer avant d’arriver à l’hôpital psychiatrique pendant lesquelles je vais me déplacer, parler, agir, outrepasser sans désemparer. C’est du temps qui va aller très loin et me coûter très cher. C’est du temps irrémédiable. »

« Le récit que ma soeur a fait de ce qu’elle avait vécu ce matin-là, seule avec Lucile, m’a bouleversé. Je l’avais oublié en partie, sans doute parce qu’il contient des détails insupportable. Manon avait neuf ans et demi. Elle n’a fait l’objet d’aucune assistance psychologique, elle est restée là, dans la solitude de ce qui ne pouvait être dit. Cela lui appartient; cela aussi, sans doute, est constitutif de sa personne. »

« …Lucile n’avait rien à dire. Elle se battait pour nous offrir son visage le moins fatigué, elle se battait pour rester en vie. Pour nous Lucile se levait, s’habillait, se maquillait. Pour nous, elle sortait acheter les gâteaux du dimanche midi. Chaque geste lui coûtait cher, nous ne pouvions l’ignorer. »

« Les photos, les lettres, les dessins, les dents de lait, les cadeaux de fête des mère, les livres, les vêtements, les babioles, les gadgets, les papiers, les journaux, les cahiers, les textes dactylographiés, Lucile avait tout gardé. »

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6 réflexions sur “J’ai lu « Rien ne s’oppose à la nuit »

    • C’est exactement ça! Je pense que j’ai bien fait de reculer sa lecture parce que vu l’état dans lequel je me suis mis là maintenant je ne te dis pas il y a quelques mois! laisse tomber!
      Bises ma Ginie

    • C’est vraiment un livre bouleversant, je pense qu’il est impossible d’en ressortir tout à fait indemne et c’est vrai qu’il est difficile de retranscrire l’émotion que l’on ressens lors d’une telle lecture.
      Je viens d’aller lire ton billet sur le livre, j’ai vu aussi que tu avais lu « Jours sans faim ». Moi je vais tenter « Les heures souterraines » dès que j’aurais terminé le polar que je lis actuellement.
      Merci de ta visite et à bientôt!

    • J’ai dévoré le livre mais je m’en suis rendu malade. Mon cerveau, pour me préserver, a axé mes angoisses d’hypocondriaque sur les douleurs à l’épaule de Lucile (prémices de son cancer du poumon) j’ai fait une sorte de fixette là dessus jusqu’à ressentir une gêne à ce niveau-là puis j’ai admis que ce qui me touchais au delà du supportable c’était bel et bien la maladie mentale de Lucile. Qui me renvoyait à mon enfance et à ma propre mère, à mes propres souvenirs sur lesquels j’ai essayé de mettre un mouchoir mais qu’il me faut accepter pour avancer sans toutes ces angoisses si handicapantes qui peuvent ressurgir. Bref pas évident une telle lecture!
      J’ai les heures souterraines je vais le tenter dès que j’aurais terminé mon polar!
      Bisous ma belle

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